Irene Morgan

Le 1er décembre 1955, malgré les demandes du conducteur du bus dans lequel elle était assise, Rosa Parks refusa de se déplacer et laisser son siège à un passager blanc. Le refus de céder son siège dans un transport en commun par un passager noir pour un passager blanc n’était pas nouveau. Quelques exemples peuvent être citer, survenus dans les décennies précédentes dans les états ségrégationnistes des États-Unis mais je m’arrêterai sur celui d’Irene Morgan, qui entraîna l’arrêt de la Cour Suprême des États-Unis connu sous le nom de Morgan v. Virginia, en 1946.

Le 16 juillet 1944, Irene Morgan, ouvrière dans une usine participant à l’effort de guerre en cours, était en visite chez sa mère dans l’État de Virginie. Ce jour-là, elle prit un bus inter-état pour rentrer chez elle à Baltimore dans l’État du Maryland. Le bus dans lequel elle se trouva n’avait pas une section pour les passagers blancs et une section pour les passagers noirs. Toutefois, comme il était coutume, la partie arrière de bus était la section assignée aux passagers noirs. Irene Morgan s’assit à côté d’une mère noire et de son bébé. Lors de son trajet, alors que le bus était toujours en Virginie, un couple de personnes blanches entra dans le bus. Puisque le bus s’était rempli, le conducteur demanda à Irene Morgan et sa voisine de se déplacer vers le fond du bus afin de libérer la place pour les nouveaux passagers blancs. La voisine d’Irene Morgan se leva aussitôt et partit dans la direction indiquée par le conducteur. De son côté, Irene Morgan refusa. Le conducteur de bus sortit directement du bus afin de trouver un policier qui présenta un mandat d’arrêt à Irene Morgan. Cette dernière déchira le papier et le jeta à travers la fenêtre. Le policier essaya de l’attraper par le bras mais Morgan lui donna un coup de pied en retour. Le policier abandonna et laissa sa place à un second policier qui entra dans le bus.

« Il m’attrapa par le bras, c’est alors que je lui ai donné un coup de pied dans un très mauvais endroit. Il partit et un second entra. J’allais le mordre mais il me regardait mal alors je l’ai griffé à la place, puis j’ai déchiré sa chemise. On se tirait l’un l’autre. Il menaça d’utiliser sa matraque, ce à quoi j’ai répondu « on se battra alors ».

– Irene Morgan

            Puisque la tentative du deuxième policier échoua, un officier supérieur fut appelé qui arrêta finalement Irene Morgan. Ce jour-là, elle fut accusée d’avoir résistée à une arrestation et d’avoir enfreint les lois Jim Crow. Le jour de son procès, Irene Morgan accepta de payer l’amende de 100$ et de plaider coupable pour avoir résister pendant son arrestation. Toutefois, elle refusa de plaider coupable pour la violation des lois ségrégationnistes.  Pour cette accusation, le procès d’Irene Morgan fut envoyée à la Cour suprême de l’État de Virginie, puis à la Cour suprême des États-Unis en 1946. La Cour suprême donna raison à Irene Morgan, déclarant qu’elle se trouvait dans un bus inter-état, régulé par les lois fédérales et la clause commerciale de la constitution, et non par les lois ségrégationnistes de la Virginie.  Les lois fédérales n’imposaient pas la ségrégation dans les transports en commun.

            Ainsi, la Cour suprême statua que les lois de l’État de la Virginia appliquant la ségrégation dans les bus qui traversaient les États étaient inconstitutionnelles.

« S’il vous arrive une chose injuste, la meilleure chose à faire pour la corriger est la meilleure chose que vous puissiez faire » dit Irene Morgan. « La meilleure chose pour moi était de me tourner vers la Cour suprême.”
– Irene Morgan

Bien que le refus d’Irene Morgan de laisser son siège dans un bus inter-état donna lieu à une victoire judiciaire à la Cour Suprême pour le mouvement des droits civiques, les Etats du sud ont largement ignoré le jugement de la cour et continua d’appliquer la ségrégation dans les transports traversant les Etats. En 1947, 16 activistes à Chicago prirent des bus inter-états et descendirent vers le Sud des Etats Unis avec l’objectif d’évaluer la mise en vigueur du jugement de la cour Suprême. Le voyage, surnommé « le voyage de la réconciliation », fut pacifique jusqu’à l’arrivée des activistes en Caroline du Nord où des tensions montèrent menant à l’arrestation de plusieurs activistes. Ce voyage inspira les «voyages de la liberté » de 1961 qui eut le même objectif, celui de défier la non application du jugement de la Cour suprême concernant les lois ségrégationnistes.

Morgan v. Virginia ne fut pas le premier cas où la Cour suprême intervint pour un cas de ségrégation dans un transport inter- états.

            Josephine DeCuir, une femme de couleur, était la plaignante dans le procès qu’elle gagna auprès de la Cour suprême de Louisiane en 1877. Josephine DeCuir était une passagère d’un bateau à vapeur voyageant sur la rivière du Mississipi. A l’intérieur du bateau, on lui refusa l’accès à une cabine réservée aux passagers blancs. Elle intenta un procès et la Cour suprême de Louisiane statua en sa faveur.  La cour se basa sur une loi de la période de Reconstruction (qui suivit la guerre de sécession) qui interdisait la ségrégation dans les transports. Cependant, la Cour suprême des États-Unis intervint puisque le bateau à vapeur dans lequel DeCuir voyagea traversait les États de Louisiane et de Mississippi. En effet, comme ce fut le cas avec la décision de justice Irene v. Morgan, la décision de justice connue sous le nom de Hall v. DeCuir était aussi sous la jurisprudence de la Cour suprême des États-Unis et non des États individuels puisqu’il s’agissait d’un cas impliquant un transport inter-état. Cependant, contrairement à la décision Irene v.Morgan, la décision Hall v.DeCuir alla contre celle de la Cour suprême de Louisiane. En effet, la Cour Suprême des États Unis statua que les lois antiségrégationnistes mises en place par la Louisiane appliquées sur des transports inter états étaient inconstitutionnelles.

            Cette décision de justice de la Cour suprême des Etats-Unis posa les bases légitimant la ségrégation dans les États du Sud pour les décennies qui suivirent. Ainsi, l’arrêt de la cour en 1946 fut fondamental puisqu’il cassa son jugement précédent et défia la légitimité des lois ségrégationnistes. Irene v. Morgan fut une victoire significative pour le combat contre la ségrégation dans les transports et inspira le mouvement de désobéissance civile, célèbre à nos jours grâce à l’histoire de Rosa Parks.

fr_FRFrench